Avec sa rébellion avortée, le Groupe Wagner a ouvert une brèche dans l’autocratie poutinienne

Publié le Par La rédaction d’LBVnews - Mis à jour :

Aussi infructueuse soit-elle, la tentative de rébellion du Groupe Wagner contre le Kremlin a humilié le président russe, Vladimir Poutine. Pour l’hebdomadaire allemand “Der Spiegel”, des répercussions politiques sont à prévoir en Russie, comme à l’étranger.

Evgueni Prigojine a mis fin à son coup de force aussi vite qu’il l’avait amorcé. À 200 kilomètres de Moscou, il a ordonné à sa colonne de chars en marche vers la capitale russe de faire demi-tour et de “retourner à ses cantonnements”, comme il l’a annoncé. Le rideau tombe donc sur ce spectacle tragicomique – Prigojine s’est dégonflé. Ne subsistent que les traces laissées sur l’asphalte par les chenilles des blindés.

Mais en réalité, rien n’est terminé : tout ne fait que commencer. Ce week-end, le système politique façonné par Poutine est entré dans une nouvelle ère, sous les yeux du monde entier. Prigojine n’avait pas besoin de franchir les portes de Moscou pour ouvrir une brèche dans l’autocratie poutinienne. Il a mis à nu les failles du Kremlin et les peurs de l’homme à sa tête.

En témoigne d’abord le drôle d’accord qui a vu le dictateur biélorusse Alexandre Loukachenko jouer les intermédiaires entre Prigojine et le Kremlin. Celui-ci prévoit l’impunité pour tous les protagonistes de ce coup de force militaire, y compris pour le chef des mutins, Evgueni Prigojine, qui va partir en Biélorussie.

Une attaque d’“opérette”

Pardon ? L’homme, dans sa marche sur Moscou, n’a-t-il pas abattu au moins six hélicoptères et un avion, tuant une douzaine de soldats russes. La Russie ne jetterait-elle donc en prison que celles et ceux qui brandissent pacifiquement des pancartes contre la guerre ?

La « marche pour la justice » de Wagner, avec à sa tête Evguéni Prigojine

Et puis d’ailleurs, pourquoi un accord, alors que Poutine accusait encore samedi matin [le 24 juin] Prigojine de trahir la Russie et d’user de méthodes de terroristes ? Poutine, du temps où il étrennait ses mandats de Premier ministre puis de président, n’avait-il pas pour marque de fabrique de ne jamais négocier avec les “terroristes”, contrairement à ses prédécesseurs ?

Et enfin, pourquoi demander à un chef d’État étranger de jouer les intermédiaires dans un litige russo-russe ?

Chronologie de la mutinerie du Groupe Wagner 

23 juin au soir –  Sur une chaîne Telegram affiliée à Wagner, une vidéo dénonce de prétendues attaques perpétrées par l’artillerie des forces russes contre les bases du groupe. Evgueni Prigojine annonce dans la foulée lancer ses troupes sur Moscou pour régler ses comptes directement avec le ministère de la Défense. 

Avant minuit  Le Kremlin réagit et des poursuites sont lancées contre Prigojine. 

24 juin, 8 heures  Les hommes de Prigojine prennent le contrôle de Rostov-sur-le-Don, puis, au fil des heures, progressent vers Voronej et Lipetsk. 

10 heures – Vladimir Poutine s’adresse à la nation et dénonce un “coup de poignard dans le dos”. Il s’entretient au téléphone avec les présidents biélorusse, kazakh, ouzbek. 

Vers 20 heures – Le chef de l’État biélorusse, Alexandre Loukachenko, annonce avoir trouvé un accord avec Evgueni Prigojine, qui stoppe la marche de ses colonnes à 200 kilomètres de Moscou, selon lui.

Témoignage également de la faiblesse de l’État poutinien, la facilité avec laquelle les troupes de Prigojine ont progressé pendant vingt-quatre heures.

Le correspondant de guerre russe Evgueni Poddoubni a comparé leur tactique à la marche de Wagner sur Tripoli, en Libye [en 2019] : pied au plancher, soutenu par une défense antiaérienne mobile. À elle seule, la comparaison pointe la vulnérabilité du régime de Poutine : au terme de vingt années de “stabilité” poutinienne, cette guerre du désert s’est invitée en Russie.

Témoignage enfin de cette fragilité, l’accueil réservé aux troupes de Prigojine de la part des habitants de Rostov-sur-le-Don, amicaux malgré leur surprise. En repartant, les hommes de Wagner ont été acclamés par les passants. On aurait pu s’attendre à un autre accueil pour un homme qui a ouvert le feu sur ses propres troupes.

Angle d’attaque idéal

Futile, voire absurde, la révolte de Prigojine a quelque chose de l’opérette. Dès le départ, il était clair que ses forces ne suffiraient pas à renverser des institutions loyales au Kremlin. Prigojine s’était fait bien trop d’ennemis depuis des années pour mener à bien son entreprise.

Il lui aurait fallu un parti et un programme politique – même s’il a essayé de combler cette lacune en brandissant le mot “justice” à tout bout de champ. Il misait sur l’armement de ses troupes et parlait de “marche pour la justice” pour justifier son raid sur Moscou.

Et pourtant, Prigojine a trouvé les yeux fermés l’angle d’attaque idéal pour s’en prendre au système Poutine : celui des nationalistes qui critiquent la gestion d’un conflit qu’ils ont eux-mêmes provoqué.

L’homme, qui n’a pas hésité à envoyer à la mort des dizaines de milliers de prisonniers [libérés pour rejoindre Wagner en Ukraine], passe presque aujourd’hui pour un pacifiste et démonte point par point la propagande du Kremlin justifiant cette “opération militaire spéciale”. [Il a par la suite affirmé qu’il ne souhaitait pas renverser Vladimir Poutine, mais simplement empêcher la destruction de sa milice.]

L’une des pires humiliations de sa carrière

Le fait que Poutine n’ait pas su déceler le danger ni l’étouffer, et qu’il ait dû faire de nombreuses concessions à Prigojine, au lieu de demander des comptes au traître – comme il l’annonçait dans son discours de samedi –, constituera l’une des pires humiliations de sa carrière.

Et elle sera encore amplifiée par le fait qu’on ne sait pas très bien, à ce jour, comment Poutine compte réagir à la première exigence de Prigojine, à savoir un remaniement à la tête de l’armée. Le ministre de la Défense, Sergueï Choïgou, et le chef d’état-major, Valeri Guerassimov, ont répondu aux abonnés absents pendant toute la révolte. [Lundi 26 juin, une vidéo de la visite en Ukraine de Choïgou a finalement été diffusée par le Kremlin, ce qui donne à penser qu’il ne sera pas limogé.]

Cette humiliation de Poutine n’ira pas sans conséquences. Premièrement, il est totalement à exclure que Poutine laisse Prigojine s’en tirer comme ça. Les accords avec des traîtres ne sont pas à ses yeux des accords. [Le 26 juin, plusieurs médias russes ont d’ailleurs affirmé que le chef de Wagner faisait encore l’objet d’une enquête de la justice.]

Deuxièmement, la révolte de Prigojine donnera lieu, sans aucun doute, à une recrudescence de la répression en Russie, dans le but de débusquer des traîtres réels ou supposés dans les rangs des organes de sécurité, de l’élite, de la société.

Troisièmement, Poutine cherchera selon toute vraisemblance des moyens de faire oublier cette humiliation sur le sol national, au moyen de nouvelles violences extraterritoriales. Jamais il ne pardonnera au monde d’avoir vu sa faiblesse.

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